Le samouraï dans les mangas
Article du fanzine BD 2022.

Les coups de tambour, martial et dominateur, font vibrer Ciel et Terre, le guerrier lève les yeux sur une lune rouge, fier d’avoir accompli son devoir. A ses pieds, les cadavres de ses ennemis gisent par milliers. Il est le seul survivant du carnage ordonné par son seigneur. Le Samouraï n’est désormais qu’un vague souvenir… souvenir de ce guerrier invincible, représentant du pouvoir sacré, héros vainqueur, symbole de l’esprit japonais conquérant. Le samouraï a marqué de son sabre l’histoire japonaise, cristallisant l’archétype de l’esprit nippon pour les occidentaux et pour les Japonais eux-mêmes. Son homologue européen, le chevalier n’a pourtant pas le même succès dans la bande dessinée si ce n’est sous sa forme bâtarde de l’heroic fantasy. Récit a-historique, délivré de toute idéologie conquérante de la foi chrétienne, il conte les épopées de ces guerriers en armures lourdes. Le cow-boy serait alors son cousin américain et le rapprochement est ici plus significatif. Ambassadeur du frontier spirit, sa présence hante l’inconscient national ou outre atlantique. Sa réalité historique est cannibalisée par le mythe. Il en va de même pour le samouraï qui inspire littérature, théâtre, cinéma et manga. Le samouraï de par sa prestance,son idéologie et son histoire tragique inspire nombre de héros japonais dans les mangas. Ce média met en avant des personnages hauts en couleur et leur développement dans l’univers imaginé par l’auteur constitue l’intérêt fondamental. L’aura du samouraï rayonne encore de nos jours et le personnage cristallise toujours l’idéal du héro japonais et incarne cet esprit nippon si mystérieux. Douze lunes, quatre saisons pour s’envoler dans l’univers infini du manga et sillonner les méandres de l’évolution humaine.
Été
La chaleur insoutenable de l’été exalte la rage du guerrier. Il a une soif insatiable de sang et fait briller le tranchant de sa lame. L’art secret de la guerre se révèle aux yeux du stratège, les batailles dévorent les nuées humaines. Le Japon est en guerre, le samurai est maître sur son territoire.
MONTÉE AU POUVOIR DE LA CASTE GUERRIÈRE Au IVe siècle de notre ère, l’île du Japon est scindée en clans qui se disputent férocement les maigres territoires vivables. Le bushi, ancêtre du samouraï, est un guerrier professionnel en armure qui combat au cœur même des batailles qui déchirent alors le pays. En ces périodes troubles, l’aristocratie guerrière gagne en importance au sein de la société jusqu’au point où en 1185 le plus puissant des clans jaloux du pouvoir impérial confisque les rênes du pays. Il instaure le premier régime militaire qui allait gouverner la société, la politique et la culture japonaise jusqu’au XIXe siècle. Le bushi n’exerce plus que l’autorité militaire, mais régit aussi les affaires civiles du pays. Les tensions inter-clans éclatent en une guerre civile quasi continue pendant la période que l’on appelle l’âge des provinces en guerre. Au XVIe siècle, la guerre inter-clans se termine par l’unification du pays par 3 grands généraux ( Oda, Toyomi, Tokugawa ). Les guerriers restent au pouvoir mais la paix qui s’installe sur la péninsule remet en question la place du guerrier dans ce monde. C’est là que commence l’ère des samouraïs, guerriers en temps de guerre, fonctionnaires en armes délaissant l’armure pour le kimono en temps de paix. Ils font respecter l’ordre du Shogun, maître militaire du pays. Les deux sabres qu’ils portent à la ceinture symbolisent aussi bien leur pouvoir et l’appartenance à leur classe. BUSHIDO ou la Voie du guerrier « C’est quand le ciel confie à l’homme un grand dessein que celui-ci sait en appeler à toutes ses forces et les épuisé. L’homme paresse en temps de paix, fait de grandes choses quand il souffre. La jeunesse ne peut que gagner à souffrir » Cette citation de Mencius résume tout à fait l’état d’esprit dans lequel le bushidô ou code du samouraï a été rédigé. Effrayés par l’oisiveté de leurs soldats et par la dégradation de leur technique au combat, un maître d’arme rédige le Hagakure, première forme du bushidô, recueil de maximes à l’usage des samouraïs. Il s’inspire de différentes éthiques religieuses destinées à fortifier l’âme et trace les principales directives pratiques de leur caste. Il met l’accent sur certaines valeurs notamment la maîtrise de soi, le mépris de la mort et l’obéissance à l’autorité. Le devoir est toute sa vie et la mort lui est infiniment préférable au déshonneur, principe que l’on retrouve dans la mort rituelle du hara-kiri. Ce faisant, le samouraï s’ouvre le ventre avant d’être décapité par son meilleur ami en signe de rachat d’un événement ayant entaché sa dignité. Le code du samouraï est une philosophie fondamentalement guerrière fondée sur l’adversité et le moyen d’atteindre la victoire. Il traite différents aspects de la vie que l’on regroupe en thèmes :
Education : « il est difficile de connaître réellement ses qualités, plus encore d’admettre ses faiblesses », c’est pourquoi le samouraï doit rester humble et ouvert aux conseils de ses camarades. Il recherche le perfectionnement sans fin, l’entraînement est un processus qui le travaille au plus profond toute sa vie durant. Il doit cultiver sérieusement ses talents de peur de tomber dans l’état lamentable de celui qui gâche sa vie dans l’oisiveté.
Passion de la mort : l’idée de la mort est omniprésente dans l’esprit du guerrier. Le fanatisme est vivement conseillé au sein de la pratique martiale car cet état d’esprit favorise la réalisation de grands exploits. L’impétuosité, l’excessive ténacité du samouraï sont ses premières qualités. La souffrance doit être surmontée pour accomplir ses objectifs. Qui n’a jamais souffert n’a pas pleinement trempé son caractère.
Voile mystérieux : stratégie de guerre, la plainte est une interdiction formelle pour le guerrier car jamais ses faiblesses ne doivent transparaître du dehors. Le stoïcisme est alors une tactique pour déstabiliser l’ennemi.
Pensée de l’action : la prise de décision ne peut se faire qu’avec calme et détermination. C’est un état d’esprit propice à une volonté toute en puissance. Les gens qui font changer les choses ne sont pas ceux qui espèrent mais ceux qui se battent. L’obstacle, la difficulté sont d’autant d’occasions pour mettre à profit son énergie et son courage. Le guerrier se réjouit de l’épreuve. Il faut adopter ce penser du « ici et maintenant », de l’instant présent. Lorsque l’existence s’écoule, seule la résolution du moment en tant que geste de loyauté à l’égard de sa propre foi assure la plénitude de l’âme du guerrier.
LONE WOLF AND CUB Kazuo Koike / Goseki Kojima
Le redoutable assassin Itto Ogami est un samouraï déchu. Il parcourt les landes du Japon avec un landau dans lequel il transporte son tout jeune garçon de trois printemps à peine. Il loue ses services au mieux donnant. Série fleuve vendue à une dizaine de millions d’exemplaires dans les années 70. Célèbre pour sa violence crue et son héros implacable.
VAGABOND Takehiko Inoue
Nous suivons le parcours initiatique de Musashi, un ronin qui erre pour perfectionner son art du sabre. Bretteur invaincu, il fut le héros de nombreuses fictions. Son itinéraire tout aussi spirituel que martial est porté par un manga tout en beauté qui établit par étapes successives les différentes prises de conscience du héros sur la sagesse qui l’amènera à vaincre sans faille chacun de ses adversaires. Instigateur de la technique à deux sabres, privilégiant ainsi l’agilité à la force du sabre long. Il écrit au terme de sa vie Le Traité des cinq roues et effectuera ses plus fameuses peintures.
FUREUR INTÉRIEURE En apparence le samouraï cultive le raffinement de l’art de tuer. Il est rompu à la souffrance et endure un entraînement austère. Dans Vagabond, Musashi est un samouraï vagabond en quête de la perfection du maniement des armes. Il est le fils impulsif et violent d’un samouraï misérable. Vainqueur de son premier duel à l’âge de 13 ans d’un samouraï famélique, il trace sa voie très jeune, celle du sang. Devenu un samouraï vagabond, il piétine le sol de nombreux dojo pour confronter sa technique aux plus grands maîtres du pays. Il fait mordre la poussière à nombre de stratégistes renommés et conclut en la vanité des pratiquants martiaux de son époque. Jeune, il est décrit comme une force brutale qu’il canalise par les expériences que lui enseignent la pratique du sabre comme de la sagesse. Ses longues méditations et ses constantes remises en question mettent en valeur la force et la détermination que nécessite l’accomplissement de soi. Cette détermination explose lorsqu’il la met en pratique c’est-à-dire lors de combat où il met sa vie en jeu. Le duel le met littéralement en état de transe, on sent son esprit se fondre avec sa lame, ses sens, sa perception et son sabre ne font plus qu’un. On sent à travers son regard toute la frénésie qui occupe son être. Pourtant à le regarder, calme comme un démon, c’est bien sa présence qui domine l’adversaire. Vagabond est un manga qui met en scène un héros qui sait par la pratique du bushidô, ce qu’il veut et les moyens pour l’atteindre. Musashi est aussi célèbre pour avoir perfectionné la technique de combat à deux sabres, un court (wakizashi) et un long (katana). L’idée était que l’utilisation d’un sabre dans chaque main plutôt qu’un long à deux mains est plus fluide et moins contrariée. Il appela cette technique nitten-ichi (deux Cieux réunis en un ). Il écrivit un traité de stratégie à la fin de sa vie Le livre des cinq roues, référence pour les pratiquants d’art martiaux.
DESCRIPTION MARTIALE
La première caractéristique du samouraï est son impassibilité, son imperméabilité au regard ennemi. La mystification dissimule les véritables intentions, c’est une stratégie qui vise évidemment à déstabiliser l’adversaire. Sa dévotion absolue envers son devoir bien plus important que sa vie, la ténacité au travail font de lui un guerrier redouté. En guerre, il porte une armure légère pour favoriser sa mobilité. Mais ce qui fait sa grande renommée et son admiration est son sabre ou nippon-tô. Il en existe de plusieurs sorte : le plus connu, le katana est un sabre droit de taille moyenne très maniable, le tachi très grand sabre courbé ( 80cm ) sert à grand galop à faucher les armées au sol, des dagues sont aussi caché dans la ceinture et peuvent être lancées en combat.
Forger un katana
Au Japon, certains forgerons sont considérés comme des artistes. Une belle lame est aussi une lame martiale. Des écoles de traditions, des maîtres et des courants artistiques sont nés au Moyen-Age avec l’utilisation croissante des sabres. Le processus de fabrication de sabre japonais est très compliqué. Un sabre ne doit ni casser ni se tordre et garder son tranchant, il doit donc être dur et suffisamment souple. Ces deux propriétés sont contraires en métallurgie, les Japonais ont imaginé un processus pour forger une lame qui réunit ces deux qualités.
Le matériau, mélange de minerai de sable ferrique et de charbon de bois sont fondus puis traités selon les secrets de chaque atelier. Seule 1 à 5% du poids de départ sera gardé pour assurer l’excellence de la lame. Le bloc ainsi formé sera débarrassé de ses impuretés par trempes successives dans l’eau. Le tranchant et l’extérieur sont donc faits d’un acier très dur tandis que le cœur est fait d’un acier plus doux. Là le tranchant est recouvert d’un mélange d’argile pour que lors de la trempe finale, il acquiert la dureté souhaitée. Pour comprendre, si la lame était faite de la même trempe que le tranchant, il se briserait à peine dégainé ! La forge d’une lame est très difficile, de nos jours une vraie lame naît au Japon tous les 6 mois pour un forgeron professionnel car même avec nos connaissances actuelles, forger une lame de la qualité des sabres d’époque est très difficile.
Automne
Les fleurs se fanent et le samouraï dépérit dans sa logique guerrière. Couché sur un lit de feuilles mortes, il laisse échapper cette âme dont il était si fier,apaisé par la paix éternelle qui l’attend.
Lorsque tombent tous les apparats, sa véritable nature se fait jour. Le samouraï gonflé d’orgueil et aveuglé par la discipline disparaît dans l’ombre d’un monde émergent.
DISPARITION DU SAMURAI Le contact avec l’occident au XVIIe siècle jette une ombre sinistre sur l’ensemble de la caste guerrière. De simples paysans armés d’arquebuses peuvent abattre le plus chevronné des samouraïs. Le guerrier sabre au poing, le courage au cœur est condamné à disparaître dans un avenir proche. Oda Nobunaga, le premier à embrasser la culture chrétienne, mit à profit la technologie occidentale des armes à feu. Ainsi il écrase à l’époque des provinces en guerre ses adversaires et réunifie la totalité des îles nippones. Devant l’agressive politique coloniale des puissances européennes en Asie, le Japon s’isole du monde. Craignant ne plus pouvoir contenir l’hégémonie occidentale, il brise tout lien avec les étrangers. 1853, l’arrivée des « navires noirs » américains du Commodore Perry au Japon alarme les autorités locales. Les Etats-Unis sont à la recherche de nouveaux débouchés commerciaux en Asie et pressent le gouvernement japonais d’ouvrir ses ports aux convois américains. Ces évènements jettent le pays dans une période trouble de 15 ans. L’autorité du Shogun est en déclin et nombre de clans s’insurgent contre le manque de fermeté face aux étrangers. La dernière bataille confrontant les partisans du Shogun et ceux de l’Empereur Meiji fut la dernière pour les Samouraïs. Avec la restauration de Meiji au pouvoir, le port du sabre fut interdit et progressivement ce fut la caste entière qui disparut, engloutie dans les rouages de la société moderne. PATRIOTISME FANATIQUE Les rêves d’expansion de l’empire du soleil levant dans le Pacifique est le prétexte au recyclage du bushidô. L’éthique du guerrier est réutilisée pour exalter la conscience nationaliste et militariste au début du XXe siècle. La médiatisation du samouraï est l’instrument de contrôle social et d’endoctrinement. Après 1945, l’administration américaine souhaitant purger le Japon de son bellicisme, la guerre est constitutionnellement interdite, de même que sont prohibées toutes manifestations de l’esprit du bushidô : art martiaux, récit de samouraï et même sport de compétition. Les mangas d’après guerre de samouraïs sont des séries humoristiques ou légères pour les enfants. GUERRIER FANTASMÉ Dans les années 60, la nouvelle génération de mangaka renouvelle le genre en les investissant de nouvelles significations, plus réalistes, plus durs. Les mangas de Shirato Sempei sont aussi des manifestes politiques. Ils mettent en scène des guerriers réfractaires à l’organisation de la société. Ainsi ces nouveaux mangas mettant en scène des samouraïs avec tout le courant du jidai geki (drame historique) peuvent être diversement interprétés. C’est la plasticité de la symbolique associée aux samouraïs qui leur permet de perdurer dans l’imaginaire d’un pays où la défaite de 1945 a fortement discrédité le bellicisme. Le samouraï, fringant personnage et guerrier idéalisé est toujours en deçà des massacres mécanisés de la guerre moderne. Sa pratique du sabre est noble et contribue à la mystique liée au mythe. Pourtant, loin des clichés romantiques du samouraï invincible au combat, la réalité est bien loin de la fiction comme toujours. En pratique, les écrits rapportent que le samouraï ne combat guère jusqu’à la mort. Il n’hésite pas à changer de camp si le cours de la bataille est en sa défaveur. Fuir n’est pas étranger au guerrier tant qu’il peut le justifier par une intention stratégique ultérieure.
Non le samouraï n’est pas le guerrier parfait loué des œuvres de fictions. Pourtant l’esprit japonais si mystérieux emprunte beaucoup de ses valeurs au bushidô. Yukio Mishima, écrivain célèbre, militait pour la réaffirmation de ces valeurs dans un Japon moderne, trop matérialiste à son goût. N’étant pas dogmatique, le bushidô peut s’interpréter de différentes façons. C’est ainsi que certains mangas exploitent sa veine spirituelle.
MODERNITE
Intrigues politiques mêlées, complots, rébellions, les jeux du pouvoir étouffent le pays qui a du mal à subvenir à ses besoins. L’isolationnisme de près de 2 siècles a consacré l’aristocratie guerrière. Celle-ci a eu mains mise sur le pouvoir au détriment du progrès qu’aurait apporté le contact avec l’occident. Le manga L’arbre au soleil raconte le cheminement de deux personnages, un samouraï et un médecin pendant la période transitoire vers la modernité.
Chacun sera amené à lutter contre les fléaux qui gangrènent le pays : l’oisiveté du pouvoir et l’obscurantisme du peuple opprimé par d’âpres traditions séculaires. Huit tomes pour affronter épidémies de choléra, confrontation des cultures avec les Américains, la corruption des gens de la cour ou la xénophobie des partisans de la souveraineté d’un Japon insulaire.
Le manga se termine par la restauration de l’Empereur Meiji au pouvoir et la disparition du samouraï dans la société. Le monde a toujours besoin de médecins qui donnent la vie mais le samouraï meurt sous le bombardement des canons tenant dans sa main la bannière, symbole de sa caste destinée à disparaître car gangrénée par la corruption.
VANITÉ D’UNE VIE VOUÉE AU SABRE
« Il n’y a aucune haine entre nous. Pas de victoire, pas de défaite. Le survivant continuera le combat. C’est notre destinée. Le survivant sera alors confronté à une existence de guerres incessantes » (Metal Gear Solid)
Décadence d’un monde féodal et immoral. Manji le héros de l’Habitant de l’infini a les mains souillées du sang d’une centaine d’innocents. Furieux, il retire la vie de son seigneur pour lui avoir fait perpétrer ces massacres. Surhumain et amoral, ses capacités extraordinaires sont d’ordre fantastique : un ver introduit dans son corps lui confère une relative immoralité mais son égarement, lui, est tout humain. Pourchassé, il suit Lin, jeune fille en quête de vengeance et ensemble ils seront ballottés dans un destin précaire. C’est dans ce bain de sang que chaque protagoniste évolue sans illusions d’un quelconque salut. Les ravages d’une vie qui appelle le sang transparaissent dans le ton très acerbe du manga. La souffrance, les peines, les tragédies ou la folie habitent les esprits des personnages et les poussent au meurtre.
Désillusion complète de l’idéal guerrier. Leur existence vide de sens peut bien s’étendre sur une éternité sans accomplir quoi que ce soit ni même savoir qu’il y ait quoi que ce soit à accomplir. Seul le dégoût, fruit sans force d’un esprit perdu, travaille la chair du samouraï.
L’ARBRE AU SOLEIL Osamu Tezuka
L’histoire de deux hommes face aux bouleversements de la restauration de Meiji. Une fresque historique de huit volumes où un samouraï trop idéaliste pour se prêter aux jeux du pouvoir médecin rompu aux techniques occidentales font route ensemble et écrivent à leur manière la grande Histoire. L’arbre au soleil est ici une allégorie du régime des Tokugawa, régime tenu d’une main de fer pendant trois siècles mais rongé de l’intérieur par la vermine, prêt à s’effondrer au moindre tremblement de terre.
L’HABITANT DE L’IN- FINI Hiroaki Samura
La vie de Manji est immaculée de sang. Il est le « tueur d’une centaine ». Disgracié après avoir assassiné son maître recherché dans tout le pays. Il acquiert l’immortalité des mains de la prêtresse des huit centenaires. Il se voit errer sans but dans une morne existence. Il rencontre Lin, jeune fille traquant les membres de l’école Ittoryou pour se venger de l’assassinat de ses parents. Sa vie se finira dans le sang.
MEIFUMADO, L’ENFER BOUDDHIQUE
Dans Kozure Okami, l’imposant Itto Ogami est lui le héros nietzschéen, par delà le bien et le mal. Chargé des exécutions sous les ordres du shogun en personne, il est disgracié par les intrigues du clan Yagyu visant à prendre sa place. Devenu ronin (littéralement celui qui erre sur les vagues), un samouraï sans maître, il sillonne la route de la vengeance, accompagné de Daigoro, son très jeune fils. Adoptant une vie d’assassin sans égal et sans pitié, il renie le bushidô pour suivre le meifumado, la Voie du Démon.
Itto rejette les obligations sociales du code des samouraïs mais en a conservé l’esprit. C’est ce qu’illustre les nombreux épisodes du manga où l’assassin et son fils font face à une société particulièrement injuste et cruelle. L’auteur se défend de dépeindre l’archétype d’un monde figé dans ses traditions. L’observation stricte du code de l’honneur relève de l’absurdité dans certains cas mais toujours père et fils démontrent par leur comportement qu’ils sont de vrais samouraïs. Un guerrier s’exprime en acte, non en paroles : « un samouraï doit connaître son envergure, observer la discipline sans se laisser distraire et parler le moins possible ».
Inhumain et démoniaque, Itto possède une totale maîtrise de son corps et de ses émotions, impassible sous la torture, inaccessible à la peur, invaincu quel que soit le nombre ou la qualité de ses adversaires. Si Itto est un véritable héros, c’est qu’il a intériorisé les valeurs du bushidô. Sa quête riche en affrontement est aussi d’ordre spirituel. Plutôt que d’être un pion du pouvoir autoritaire, ce samouraï est un être solitaire, presque un surhomme qui atteint le mushin, l’état amoral du zen, au-delà du bien et du mal.
Ninja : guerrier de l’ombre en marge de la société. Ils sont spécialisés dans les actions d’assassinat et d’espionnage au service des familles de nobles. Les ninjas viennent principalement de deux grandes familles Iga et Koga réfugiées dans les montagnes. La base de leurs techniques repose sur l’endurance physique, la patience et le déguisement. La maîtrise de leur psychisme passait par des formules incantatoires associées à des positions métaphysiques des mains. Samouraï et ninja se méprisaient et se haïssaient. Mourir de la main d’un ninja, guerrier sans honneur était la hantise des samouraïs. Et pourtant, les chefs de clans ninja étaient logés dans les hautes sphères de la société nipponne, certains se révélaient être un proche direct de grands seigneurs.
Snake le héro de Metal Gear Solid est un digne héritier des samouraïs d’antan
Le thème de la manipulation, de l’endoctrinement est certes universel et même étroitement lié à la société. Mais les Japonais ont de nombreux souvenirs douloureux quant aux conséquences de leur aveuglement : guerres incessantes, humiliation des défaites, cataclysme nucléaire. Ce thème est central dans les intrigues des histoires d’aventures. La volonté de « plus de pouvoir » anime les hautes sphères de la société qui sacrifient volontiers la vie humaine. La mystification du pouvoir derrière le masque de l’omnipotence nourrit la peur de l’individu, et le résout à la dévotion aveugle ou plongée dans l’ignorance.
Rouage, pantin sur la scène ou simple pion sur la table de jeux des puissants, le héros ne sait plus en quoi croire. L’illustration parfaite de cette insécurité de l’homme d’action se retrouve dans la série de jeux vidéo Metal Gear Solid . L’intrigue se tisse à travers le canevas déjà très complexe de la société de l’information et dévoile au fur et à mesure le plan de Sélection pour la Santé mentale de la Société, véritable simulation de vie sociale. L’individu peut être altéré à différents niveaux : la thérapie génique ou les nano-machines pour la constitution physique ; le contrôle de l’information par « les Patriotes », forme de conscience qui est née dans le réseau informatique de la même manière qu’est née la vie dans la mer et la manipulation des évènements historiques finissent de confiner l’homme dans une destiné prédéfinie. L’histoire va bien plus loin que cela, le contexte dans lequel évolue le personnage est le fruit des aléas de l’histoire mais aussi de la faiblesse de l’homme. Qui peut donc rétablir un contexte vivable à l’heure où les trivialités, la superficialité façonnent notre société vers plus de facilité, plus de légèreté ?
« Dans notre monde la réalité absolue n’existe pas. Ce qui change les choses, ce n’est pas de savoir si l’on détient la vérité ou si l’on se trompe. Ce qui compte c’est la profondeur de notre foi. Ne te préoccupe pas tant des mots… Trouve ce qui se cache derrière eux et décide ce que tu veux faire de ta vie. »
Hiver
Les nuits s’allongent, le silence se fait. La neige tombe sans bruit sur la couche de l’homme épuisé par les luttes incessantes avec le monde. Emu, il contemple d’un regard apaisé ce monde désespéré, buvant d’une main son saké.
PARCOURS SPIRITUEL L’homme s’éloigne des champs de bataille, s’éloigne du monde turbulent. Gangrené dans son âme par les pulsions violentes et les troubles du désir et de l’attachement, son parcours initiatique se double d’une quête spirituelle, la recherche d’une paix intérieure. S’il n’est plus confronté à un ennemi en particulier, il doit faire face au pire de tous, soi-même et ce, dans la plus silencieuse des retraites, la solitude. Car au fond, l’homme est dans une solitude sans nom surtout pour les choses les plus importantes et les plus profondes. Là où le manga fonctionne très bien c’est dans sa représentation d’un monde onirique où évoluent nos sentiments, nos idées pour rendre sensible le plus inéclaircissable. Parce que les hommes ont été lâches envers l’inconnu, la fuite face à la souffrance et la peur a causé à la vie un tort infini. Cela n’a pas seulement appauvrit son existence mais aussi restreint les relations humaines qui se répètent cas après cas avec tant d’indicible monotonie. Le karma désigne le cycle des causes et conséquences liées à l’existence des êtres sensibles. L’idée centrale du zen est qu’une parfaite compréhension de la loi de la causalité peut permettre aux esprits lucides de ne plus produire de souffrances, et par-là même, de ne plus en subir les effets. Cette lucidité extrême porte le nom d’éveil. La pratique de la solitude et de l’approfondissement de son être se retrouve dans la médiation, activité chère aux moines zen. ZEN ET MANGA Ikkyu est le fils illégitime de l’Empereur. De ce fait, il est destiné à une vie de clandestinité dans un Japon féodal où les turbulences politiques lui interdisent la liberté de grandir auprès de sa famille. Sa mère le confie alors à un monastère afin de le préserver et lui recommande de devenir un bonze estimé. Commencent pour lui de nombreuses années studieuses remplies de corvées et de méditation. Bien que victime des brimades de ses compagnons, il brille par sa sagacité et son sérieux. Au fil des ans, il prend conscience de la corruption qui règne au sein des temples et décide de bâtir sa propre voie, il devient un moine itinérant. Il mûrit avec beaucoup de patience auprès de différents maîtres et atteint l’éveil au bout de son vingt-deuxième printemps. Devenu moine libertin et dévergondé, il brave tous les interdits pour un homme qui porte les vêtements sacerdotaux. Il s’adonne aux plaisirs de la chair et à la boisson, indignant par la même occasion tous ses contemporains. Figure marquante de l’histoire du Japon du XVe siècle, il est connu pour ses satires virulentes contre le pouvoir et ses poèmes célébrés comme une des expressions les plus abouties du zen. Son aura grandit à l’époque, d’une très forte popularité auprès du petit peuple. La progression d’Ikkyu sur les chemins de traverse est suivie en parallèle des divers évènements politiques et artistiques. Les aristocrates et les prêtres influents s’avilissent dans des orgies sauvages et suicidaires, la montée de la communauté artistique notamment théâtrale s’épanouit dans la cour impériale.
La déception de ce monde impie est partout. La discipline austère et l’enseignement dogmatique du zen sont la parodie d’une recherche authentique. Le pouvoir religieux en place dégoûte le jeune moinillon qu’est alors Ikkyu, il y voit dans les purifications par mortification, un protocole sans âme d’un système qui tente par leurs moyens de survivre dans cette société cruelle. Ce sont des larbins mécaniques, pétrifiés et dont le durcissement a privé de sens le bien fondé de leur fonction.
« Déçu par ce monde dans lequel vous vivez, vous désirez un autre monde ? Moi je veux vivre, je veux vivre dans ce monde ! »
La première préoccupation du moine est de se soustraire des turbulences du ‘monde fuyant’, monde des désirs et des illusions dont il subit le joug. Hanté par un mal inconnu, il cherche à démasquer la perversité de l’espérance, du désir de ce que l’on ne sait pas, ce que l’on ne peut pas et ce dont on ne peut jouir. Sans doute est-ce cela que vivre l’instant présent, c’est désirer ce qui ne nous manque pas. « Laissez tomber toute croyance, les croyances sont des obstacles à la paix » Il est un adepte de la force en soi et ne croit pas en une entité extérieure d’où viendrait le salut. Il cherche surtout à changer ce qui dépend de lui plutôt que de se bercer d’illusions inconstantes.
Pendant ses longues pérégrinations, il s’oppose aux nombreux pessimistes ou nihilistes qu’il croise préférant le plaisir créateur à l’angoisse inhibitrice.
« L’éveil naît de la peine de la vie. Le bonheur n’existe qu’à l’aide du malheur, sans avoir connu le chagrin impossible de connaître la joie. C’est comme l’envers et l’endroit d’une feuille, on ne peut faire disparaître un seul côté, c’est ça la vie ! »
CELLE DONT LE REGARD PORTE AU LOIN
Nausicaa est la jeune princesse de la vallée du vent, province périphérique de la forêt de décomposition. Héroïne au grand cœur imprégnée des valeurs ancestrales qui place la Vie au-dessus de tout, elle part en campagne militaire et tente par tous les moyens de stopper la guerre et de découvrir la cause du grand raz de marée d’insectes géants.
Les pièges de l’idéalisme. Nausicaa en s’enfermant dans l’espoir de changer le monde à l’image de ses idées, ne peut voir avec discernement le secret derrière l’existence de la mer de Décomposition. Après bien des événements tragiques et face à sa propre impuissance face à l’inéluctable, elle adopte un regard moins impliqué, moins spontané sans doute, un regard distancié.
IKKYU Hisashi Sakaguchi
Fils illégitime de l’Empereur, devenu bonze. Nous suivons la vie chaotique de ce personnage haut en couleur. Jeune il quitte le monastère rongé par la corruption pour trouver sa voie. Après avoir été disciple de Kaso, il parvient à l’éveil spirituel à l’âge de 22 ans. Il devient moine itinérant et ses pérégrinations seront jalonnées de rencontres extraordinaires. Sa conscience de plénitude, de la dualité du monde Il oppose à la doctrine sévère des monastères de son époque et à la politique belliqueuse et suicidaire des samouraïs une philosophie hédoniste et spontanée. « L’éveil se fait dans la concupiscence »
Saison du renouveau et de la renaissance. Les cerisiers sont en fleur mais leur parfum est mêlé à celui du sang. Vaincu par l’épreuve, l’homme se repose un instant sous l’ombre d’un arbre. Soudain, l’enivrement d’une douce rêverie, d’un sentiment distant et proche. Lui vient alors un regard plus simple et une foi plus profonde en la vie. NAUSICAA Hayao Miyazaki
Nausicaa est l’histoire d’un monde crépusculaire, né de l’effondrement fulgurant d’une civilisation industrielle qui a prospéré un millénaire durant. La forêt de décomposition, écosystème virulent, ronge la planète privant l’homme de son espace vital. Nous assistons dans cette grande épopée à la soif de conquête des survivants, à la haine des peuples exacerbée par leur extinction prochaine. Cette convoitise des derniers lopins de terres vivables justifie une guerre de grande envergure. Les puissances militaires prêtes à tout pour prévaloir sur leur voisin bafouent les lois de la nature en créant des êtres vivants à des fins belliqueuses et tentent de réveiller le dieu guerrier, responsable des sept jours de feu.
Faut-il protéger l’humanité d’une disparition d’un monde qui n’a peut-être finalement plus besoin d’elle ? La forêt toxique qui semble dévorer la planète est combattue par l’homme. Elle se révèle être une entité vivante qui purifie la pollution laissée par la civilisation industrielle. Ce changement de point de vue altère considérablement les convictions de la jeune fille. LA VOIE DES DIVINITÉS La péninsule japonaise est recouverte de montages et de forêts foisonnantes dont la diversité est deux fois plus grande qu’en Europe. Au Japon, la religion officielle est le shinto qui place la nature au centre de ses préoccupations. L’animisme est au cœur de l’esprit japonais, derrière chaque pierre se cache un pur esprit, un kami. Les Japonais vénèrent la nature, les forêts et les montagnes. Territoires sacrés de diverses divinités, elles suscitent le respect comme la frayeur. Dans Mononoke Hime, l’avidité de l’homme expose la forêt à de terribles déséquilibres et l’extension de la civilisation courrouce les esprits de la forêt. Ashitaka l’errant, le maudit, d’une droiture exemplaire, sillonne les terres de l’Ouest pour lever la malédiction qui pèse sur lui. Il s’interpose dans la bataille opposant les hommes des forges et les divinités courroucées de la forêt. La folie dominatrice scelle le destin sinistre de l’homme lorsque Eboshi, maîtresse des forges décapite le shishigami, protecteur de la forêt et dieu de vie et de mort. Les conséquences directes de ce blasphème est la régression progressive de toutes les bêtes habitant la forêt. Eux même perdent la faculté de discernement et la population des kodomas, sorte de petites créatures hantant les arbres de la forêt, représentants de sa vitalité disparaît. Il s’agit d’une épopée japonaise où cette fois le samouraï a peu de place. Ashitaka, guerrier vertueux tente de fixer sur les choses un regard que rien ne voile, avant de disparaître. Conscient de sa disparition prochaine, il peut aborder la complexité du conflit sous ses yeux, avec sérénité et distance. Il n’y a aucunes solutions univoques à cette situation, dans l’action ce qui prime est l’authenticité de sa volonté dans l’échec ou la réussite. L’homme n’est pas maître de la nature mais responsable de celle-ci. Les manifestations de la nature, leur beauté émanant de la présence d’un kami, c’est cela l’âme mystérieuse du shinto.
PHILOSOPHIE DE LA VIE
Le samouraï se sacrifie pour son seigneur et honore sa lignée. Dès lors que le pouvoir est corrompu, il trace lui-même sa Voie. Il brandit non plus le sabre qui ôte la vie mais le sabre qui donne la Vie. La voie du samouraï n’est plus une stratégie de victoire sur son adversaire mais se mue en une philosophie de la vie. Celui qu’on appelle le dieu du manga, Tezuka adopte cet état d’esprit :
« Ce que j’ai cherché à exprimer dans mes œuvres tient tout entier dans le message suivant : aimez toutes les créatures ! Aimez tout ce qui est vivant » . L’ESPRIT DE NORMALITÉ
Esprit de « normalité » : il est l’esprit originel que l’homme doit recouvrir. Musashi qui recherche le coup de sabre le plus naturel et le plus efficace explique que le geste mal assuré est dû à une attention consciente qui induit une inhibition de la réaction libre et spontanée, libre de tous doutes ou craintes. L’hésitation vient d’un processus de fixation de l’attention qui constitue un attachement. La maîtrise inconsciente et naturelle donne naissance à une action efficace tandis que la fixation de l’attention constitue un attachement et gène le mouvement de l’esprit. La quête du héros se termine là où elle a commencé. C’est que dans la pensée bouddhique, l’origine et la fin sont une seule et même chose. Fusion de l’inconscient parfait du débutant et de la sagesse immuable du maître.
C’est aussi une mise en garde contre les considérations trop intellectuelles qui ne sont plus à même de saisir l’indicible qui est de l’ordre du cœur et de l’intuition. C’est l’esprit du non penser intellectualisme qui cherche avant tout à contrôler par la technique.
Nos idées et nos sens conditionnés sont comme des brigands qui ont dérobé notre esprit originel.
Animisme : les objets sont incorporés à sa propre imagination, lui donnant une existence symbolique propre, proche de celle d’un humain. Ils ne sont alors plus ni dangereux ni décevant mais source de plaisir , d’émotions, enivrement illogique de l’esprit s’efforçant de préserver sa spontanéité.
L’ESPRIT DU VIDE
Lucidité de l’esprit du vide : transformer le réel c’est l’accepter, le connaître et le comprendre. Loin de la théorisation intellectualiste, lorsque l’on perçoit par le cœur et l’esprit nos yeux sont alors à même de saisir le monde. Le héros perçoit les intentions derrière les afflictions maladives de l’esprit. Aveuglement des passions ? se départir de son « moi » constitue le fondement de l’esprit du vide. L’humilité représente un esprit vierge de tout excès égotiste. La pensée obsessionnelle est le premier obstacle. On est alors le jouet de l’attachement.
Détachement n’est pas évasion mais le plus sûr moyen d’investigation de la réalité.
Printemps
DORORO Osamu Tezuka
Un classique de Tezuka qui nous conte les périples de deux gamins laissés pour compte dans un Japon rongé par la guerre. Hyakkimaru accompagné du jeune Dororo voleur et chapardeur diabolique, voyage à la poursuite de démons qui lui ont subtilisé chaque partie de son corps. Ce rituel scellait le pacte entre son père et ceux-ci en échange du pouvoir. Ce qui rejaillit de ce manga est la fureur vitale de Dororo face à un monde en désolation et le pathétique de Hyakimaru qui tente désespérément de trouver un endroit où trouver le bonheur… mais quel bonheur ? Les esprits malin toujours se rient des hommes. Leur liberté n’est qu’illusion car ils sont toujours les jouets de démons qui les poussent à agir en leur faveur. C’est aussi l’histoire du rejet de ces deux marginaux et leur indécrottable volonté d’exister dans ce monde impitoyable.
Le moi obscurcit sans cesse la raison. Perdre ce centre de gravité qu’est le ‘moi’ : toujours vivre autrement et ailleurs, c’est prendre le chemin du plaisir, plaisir du corps et de l’esprit, total et qui inclut le tragique de la mort – qui fait naître la compassion.
Folie du rationalisme et de l’esprit sérieux, la philosophie des idées et des essences n’est plus qu’une parole sur les mots et non sur le monde à l’intérieur d’un langage. Les mots aident à mentir à soi-même, c’est l’art de camoufler ses pulsions. Ikkyu contre les têtes dures aime à penser les contractions que la raison évacue sans cesse.
Art de penser dans la feintise ludique, légèreté.
L’art de rendre sensible par la suggestion.
Dans sa vie de moine bohême, il cherche à retrouver la nature qui est en chacun, à condition de pouvoir la célébrer par la culture.
Cette agilité, cette vivacité d’esprit lui confère une faculté unificatrice des réalités. Loin de nourrir les controverses théoriques, il tente plutôt de relier chaque partie au tout.C’est ce qu’il exprime lorsqu’en claquant des mains il dit : « à votre avis ce bruit vient-il de la main droite ou de la main gauche »
Toujours vivre autre, renaître chaque jour, c’est un cycle éternel.
« Remets toi en cause remet le monde en cause remet moi en question et crois en toi. Comme les nuages comme l’eau, j’erre et je flotte en ce monde. »
ACCEPTER L’ÉNIGME DE LA VIE La conclusion de Nausicaa est marquante en ceci qu’elle condamne l’humanité à un sort funeste en détruisant les œufs contenant l’héritage des temps anciens : des humains qui ne connaîtraient pas la guerre. Mais nier ainsi la nature humaine n’est ce pas nier le miracle même de la Vie ? En tout cas les hommes n’ont pas besoin de la science pour se départir de toutes cette souillure. Il est raisonnable d’accepter la cruauté de la vie plutôt que de penser pouvoir s’en préserver. Faire confiance à la Vie condamne l’Humanité à l’extinction pure et simple. Pourtant il ne s’agit pas d’un aveuglement mais d’une foi profonde en la richesse indécelable que nous réserve l’avenir, une foi en ce miracle qu’est la Vie. L’homme n’a pas toutes les solutions et celles qu’il propose sont foncièrement centrées sur lui-même. Pourtant nier la disparition de l’homme, c’est nier la vie elle-même d’après Nausicaa. des passions ? se départir de son « moi » constitue la première étape. L’humilité représente un esprit vierge de tout excès égotiste. La pensée obsessionnelle est le premier obstacle. On est alors le jouet de l’attachement. Détachement n’est pas évasion mais le plus sûr moyen d’investigation de la réalité.
UN PONT VERS LES AUTRES L’amour passionnel est interdit au samouraï qui recherche la Voie. L’attachement excessif à une personne dérèglerait la vie du guerrier.
Ruroni Kenshin suit la vie d’un assassin qui œuvrait pendant la crise qui précédait la restauration de Meiji. Maître du maniement du sabre, en particulier de l’Iaido, art de dégainer son sabre, il perpétue ses meurtres dans les rues de Kyoto sous les ordres du clan de Chôshu. Adolescent il a mis son sabre au service de Katsura, chef des rebelles pour instaurer la paix et pour cela renverser le shogunat. Son regard est porté sur un futur lointain pour lequel il accepte de souiller son innocence en s’engageant dans un parti. Mais ses certitudes sont bouleversées lorsqu’il rencontre Tomoé, une jeune fille égarée dont le fiancé a été froidement assassiné dans les rues de la ville. La délicatesse et la subtilité de la relation entre l’assassin et la jeune fille mettent à jour les blessures et la fragilité de l’homme dépourvu de sentiments. Dans son cœur solitaire, s’amasse le désir d’une vie paisible, loin des bouleversements des combats. Son sabre a été forgé pour protéger les vies et non pour les enlever. Pourtant au nom de l’idéalisme, il tue sans relâche nombre de patriotes. Au-delà des mots, ce sont les gestes qui ne trompent pas. Dans la confusion des idées, du mensonge à soimême, seul le corps ne se trompe pas. On ressent dans la narration ce sensualisme qui dit tout bien plus que les paroles et c’est cet esthétisme japonais qui suggère plus que montre qui donne tant de richesse à la vie. Pourchassés par la police politique, Kenshin et Tomoé se réfugient dans une ferme aux alentours de Kyoto. Là dans l’intimité et le contact de la nature apprennent à se comprendre loin des artifices de la vie sociale. Bien qu’il y ait peu d’échanges de paroles, ils s’observent avec attention et douceur. L’amour qui naît entre ces deux êtres est sobre et véritable. Le dénouement marque la fin de l’idylle amoureuse avec le sacrifice de Tomoé qui s’interpose entre Kenshin et son bourreau. Ce dernier privé de sa lumière accepte de supporter la responsabilité des nombreuses vies qui lui sont données à lui ou qu’il a prises pour que naisse le monde de demain, la cicatrice en forme de croix infligée par sa bien- aimée en est le symbole. Le chapitre de la rédemption conte la fin de la saga de Ruroni Kenshin. Une fois que son rôle est fini, il emprunte la voie de l’expiation et adopte le sabre à lame renversée, signe qu’il renie les tueries. Au crépuscule de sa vie, il rencontre Kaoru avec qui il se marie et qui l’aidera à trouver une réponse à ses crimes passés. Mais les morts ne pardonnent plus et au terme d’une vie rongée par le remord il finit par tomber dans les bras de sa femme, épuisé par la maladie, sous les cerisiers en fleur dans une des plus belles scènes finales et s’éteindre.
KENSHIN Nobuhiro Watsuki
Traîné sur les routes, vendu aux paysans comme esclave, Kenshin est un très jeune orphelin. Suite au massacre de ses propriétaires par quelques samouraïs faméliques, il est sauvé par un maître d’arme qui le prend sous sa protection. Il croit alors en son innocence et sa volonté inébranlable de puissance pour lui léguer son sabre. Touché par la souffrance du peuple face au conflit, il s’enfuit de son ermitage et s’engage dans une des factions comme assassin professionnel. Pendant la restauration de Meiji au pouvoir, il est reconnu comme le plus grand tueur de son époque. Mais il ressort de cette terrible expérience rongé par la culpabilité et l’on suit Kenshin à la recherche de rédemption tout au long de sa vie.