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NieR Automata : analyse d'un des meilleurs JRPG de la décennie

20 mai 202220 May 2022

Article du fanzine BD 2022.

Page du fanzine

Ah, mais il fallait bien rendre hommage à un des meilleurs jeux de rôles japonais de ces dernières années, à la plus audacieuse création vidéoludique parmi les productions toujours plus uniformes et convenues ! Nier Automata exprime ce que le jeu vidéo doit accomplir pour réaliser son ambition de marquer la culture au sens large : une volonté de créer une expérience nouvelle avec les moyens qui lui sont propres, une expérience qui implique autant les mains, la tête et le cœur. Ne vous méprenez pas, au premier abord on y voit un jeu d’action mettant en scène des filles en cuir jupette combattant une horde de robots grotesques. Sous cet enrobage se cachent de véritables intentions d’auteur : un gameplay riche et ingénieux qui met à l’épreuve le joueur, une histoire tragique sur la disparition des Hommes, une bande son culte pleine d’envolées épiques et de complaintes envoûtantes, et une réinvention permanente des codes du jeu vidéo.

Emil

Un petit mot sur la meilleure mascotte de toute l’industrie du jeu vidéo. Emblématique personnage de la série Nier, Emil est l’effroi de la mort et la joie de vivre incarnés. À la fois mélancolique et joyeux, il balade son corps squelettique qui soutient une tête de mort en boule sur laquelle est figé un sourire béat. Le concept de mignon-malsain est né ! Apparu dans le premier épisode comme un des compagnons du personnage principal, Emil est un petit garçon dont la malédiction est de changer en pierre toutes les personnes qu’il fixe des yeux. Plus tard dans le jeu, on découvre qu’il est le fruit de terribles expérimentations pour faire de lui une arme de destruction massive. Il hérite ce pitoyable corps de sa sœur qui a elle aussi subi le même sort. Il accepte peu à peu la cruauté de son destin en côtoyant Kainé, une compagnon de route qui a elle, été victime d’événements plus dramatiques.

Emil est l’essence même de Nier. Maladroit, mignon, décalé, c’est un cœur d’enfant dans un corps de monstre. Face à l’horreur il arrive encore à prendre de la distance, couver ses peines, et rester jovial.

Nier Automata

“Gloire à l’Humanité!”, ce refrain résonne dans le Bunker, quartier général des androïdes qui servent ce qui reste des Hommes réfugiés sur la Lune. Gloire à Elle, car elle a permis à ce chefd’œuvre de voir le jour. Day one, l’édition collector du jeu vidéo Nier Automata atterrit dans ma boîte aux lettres. Day two, la tête me tourne, je tombe sous le charme de cet ovni de l’industrie vidéo ludique. C’est un jeu hybride, mélange improbable entre jeu de rôle, jeu de combat et jeu de tir. Les androïdes font la guerre aux robots qui occupent la Terre depuis 8000 ans, peu après la fin de la civilisation telle que nous la connaissons. Cette Terre est maintenant un monde anéanti où il ne reste pas âme qui vive et on suit les aventures des androïdes 2B et 9S du groupe Yohra, sous les ordres des derniers survivants de l’Humanité. Les robots, appelés formes de vie mécanique, ressemblent à des jouets à tête sphérique sur laquelle trône deux yeux rouges écarlates, formant différentes communautés à la surface de la planète qu’ils gardent jalousement. Le jeu se permet toutes les impertinences et cherche à briser tous les codes du genre installés depuis 20 ans. Remballez tous vos poncifs du jeu d’action et accueillez les 26 fins différentes, l’apparition du générique d’ouverture au bout de 20 heures de jeu, vivez une mise en abyme du jeu vidéo où l’interface du joueur fusionne avec le système d’exploitation même des androïdes, incarnez alternativement protagonistes et antagonistes … La liste n’a pas de fin sur le nombre d’innovations que propose ce Nier Automata !

9S est un androïde de reconnaissance et se défend en piratant les robots, cela se traduit à l’écran par des mini jeux de tir censés représenter l’infiltration à l’intérieur du système de défense des ennemis. Manette en main, la variété des modes de jeu fait que l’on ne s’ennuie jamais de bout en bout. En chevauchant des unités aéroportées, on passe en jeu de tir à scrolling horizontal ou vertical selon les moments. Mieux encore, on se retrouve soudain face à face avec un colosse géant mécanique qu’il faut mettre à terre dans une longue phase de shoot em up.

Plus ingénieux encore, Nier Automata réinvente l’interface utilisateur. Le joueur a le contrôle total des informations qui apparaissent à l’écran, et on peut à tout moment sacrifier des éléments de l’interface (carte du monde, barre de vie …) pour gagner en puissance de combat. Je vais taire le reste des trouvailles de cette perle vidéoludique, car tout le monde le sait, le plaisir est dans la découverte !

Le Gameplay

Le cœur du gameplay est de dézinguer tous les robots qui se dressent sur son chemin en prenant soin de faire évoluer ses personnages avec les dernières améliorations mises à disposition. 2B est un androïde de combat rapproché et se bat à l’aide d’armes blanches.

Le jeu impressionne car il réussit à impliquer le joueur dans cette expérience, il a vraiment l’impression d’incarner les androïdes. Les dysfonctionnements de leur système se répercutent sur les contrôles du joueur : si le corps des androïdes est abîmé au combat, ils répondront mal aux commandes du joueur; si les ennemis réussissent à pirater vos capteurs visuels, il y aura plein d’artefacts qui apparaîtront à l’écran pour brouiller votre vision comme des changements de résolution, la pixellisation des ennemis; si certains modules sont désactivés après des dommages partiels, il sera impossible d’utiliser certaines parties de la manette.

Les Robots

La plus grande énigme du jeu est l’existence des robots. Ils sont hantés par une réminiscence lointaine de ce qu’étaient les Hommes qui ont jadis dominé la Terre. Après des millénaires d’évolution, et plusieurs tentatives de construire des civilisations à l’image de ce qui existait un peu avant leur règne, les formes de vie mécanique continuent à ramper à la surface comme des formes de vie primaires et désordonnées. Existe-t-il une trace de conscience dans ces enveloppes de fer ? C’est la question qui est posée tout le long du jeu avec la variante : qu’est ce qui différencie l’Homme des machines ? A première vue, pas grand chose. Les émotions, les sentiments, la vanité ou la capacité à détruire d’eux même la planète qui les a vus naître … Les machines présentent toutes ces caractéristiques. Des robots penseurs, des robots vaniteux, des robots philosophes, des robots créateurs, des robots joyeux, des robots qui ont soif de transcendance, des robots qui incarnent la haine. Ils sont au final possédés par la même maladie que les humains… la conscience. Paradoxe : le virus informatique qui décime les troupes androïdes s’appelle le ‘logic virus’, le virus de la logique. Terrible fatalité pour des êtres qui tentent de se trouver une raison de vivre. En s’efforçant d’imiter l’homme dans ce qu’il a de plus primaire, les formes de vie mécanique reproduisent tout ce qui a fait l’échec de l’Humanité. S’il existe un esprit humain qui a fait la gloire de l’Homme, il est difficile à effleurer. De la matière est sortie la vie, de la vie est sorti la pensée. On voit avec les formes de vie mécanique que la pensée ne suffit pas à définir ce qu’est la grandeur des Hommes. De la prétention, les robots en débordent, belliqueux ou pacifistes, ils se nomment tous d’après d’illustres philosophes : Pascal, De Beauvoir, Confucius, Hegel… Chaque robot est obsédé par un idéal, la famille, l’amitié, l’amour, un royaume, la destruction, la haine, la beauté, la sagesse, la paix, Dieu. L’histoire développe le pitoyable échec de toutes les tentatives des robots à singer les Hommes autour de chacun de ces thèmes.

L’Histoire

Ah… ce tour de force vidéo ludique quand on se retrouve à verser une larme sur le générique de fin. Car les surprises ne s’arrêtent pas tant que l’on a pas atteint la conclusion de l’histoire, la dernière et véritable fin du jeu. On est rapidement prévenu, les deux premières ‘Ending’ qui arrivent après 15 heures de jeu ne font que débloquer des pans entiers de l’histoire principale. Après avoir encaissé toutes les épreuves éprouvantes et tragiques pour arriver au bout du jeu, il reste sur le cœur un vague sentiment de désespérance. Un sentiment que ce monde brisé depuis la disparition des Hommes ne sera jamais plus enchanté par la pensée qui en avait fait un monde si beau. Le joueur sombre doucement dans un état d’exténuation émotionnelle, mais les créateurs le rattrapent par le bout des doigts à la dernière minute ! Il reste une lumière et un espoir. Sans révéler la combine, on est amené à faire le choix de sacrifier quelque chose de cher pour soi pour participer au dénouement. Dans un grand mouvement de solidarité qui réunit tous les joueurs du monde, il nous est permis de changer le cours du jeu, de nous rebeller contre la main implacable de la tragédie. Le thème musical de fin prend de l’essor et résonne dans le plus profond de l’âme du joueur. Cette âme dont on a cherché la trace tout le long de l’aventure, elle est tout entière là, dans ce moment de grâce unique. S’il vous plaît, finissez ce Nier Automata !

Si les robots parsèment la trame narrative du jeu, on est concentré sur le duo des deux androïdes 2B et 9S dans un premier temps puis 9Set A2. 2B est une androïde de combat impassible qui ne s’occupe que de la mission qui lui est confiée par le groupe Yohra. 9S est un androïde de reconnaissance, il incarne un corps de petit garçon innocent et s’intéresse de près à 2B, sa nouvelle partenaire. A2 est le miroir exact de 2B et jouera ce rôle dans une deuxième partie de l’histoire face à 9S. Si des circuits logiques de bas niveau bloquent l’accès aux émotions pour les androïdes, le joueur va rapidement se rendre compte que ces informations ne sont que des instructions martelées par le commandement pour empêcher les troupes de se rebeller. En vérité, 9S, 2B et A2 sont les derniers véhicules de ce qui reste de l’âme Humaine qui aurait quitté la Terre 8000 ans plus tôt. La violence, la mort, l’absurdité des choses et le sentiment ment du tragique. Voilà ce qui met en mouvement le monde décrit dans Nier. Et le joueur perçoit par petites touches affectives, une âme qui souffre dans ces androïdes qui tentent par tous les moyens de résister au cour dramatique des événements. Oui, il y a un déferlement exagéré de violence qui s’abat sur nos protagonistes. Oui, il n’existe pas de fin qui soit vraiment heureuse (tradition de la série oblige). Oui, ce Nier Automata peut passer pour une expérience personnelle dépressive car on ne peut rien faire contre la tragédie qui dirige le destin des personnages. Mais quel spectacle que la détérioration inéluctable de 9S, ou la naissance de la pensée chez les formes de vie mécanique ! Que dire de l’humour sarcastique permanent de A2 face au danger ? Et la pauvre 2B qui arrive encore à s’émerveiller devant la beauté de ce monde en ruine. La marque de fabrique des créateurs de Nier est la liberté de ton qu’ils se permettent. Entre l’adrénaline du combat, l’empathie avec les différents personnages, l’admiration des ambiances variées autant visuelles que musicales, l’effroi de la mort de plusieurs protagonistes, le jeu propose une expérience très riche et variée !

“Limits exist to be broken, that is why the whole World is rooting for you”